Jeudi 04 Octobre 2001

"Si tous ceux qui font le serment de dire la vérité observaient leur serment,

 il n'y aurait plus de procès, plus d'avocat, plus de juge ; 

les palais de justice seraient déserts, car qu'est-ce qu'on viendrait y faire ?"
Paul Toupin 

 

20h42 : Je l'aurais juré !... Heu... Parié !

A peine entrée dans le tribunal d'assises je prends place sur un banc vite rejointe par une jeune femme qui fut jurée dans l'affaire d'hier et d'avant hier. Elle me raconte que "l'ascendant" de l'accusé était sa mère, elle est dans le coma à cause des coups qu'il lui a filé. Il a écopé de 3 ans ferme et 2 avec sursis... Ma voisine est en train de me raconter les rouages de la justice française (étant elle même juriste en informatique) et la cour entre pour faire l'appel des jurés. Ceci fait, le juge procède au tirage au sort. "Mlle Scrib... Merde, merde, merde... Vous prenez place à mes côtés, vous êtes le premier juré, vous signerez avec moi le registre, et dirigerez le dépouillement après les délibérations..." Blanche comme un linge je prends place sur le siège en cuir vert clouté à côté de l'assesseur (elle même à la gauche du Juge) et observe l'accusé... Meurtre... Ce type blond d'une cinquantaine d'année est accusé de... Meurtre... Me v'la bien ! Heureusement, quelques noms plus tard ma nouvelle copine juriste en informatique me rejoint à la table. Ouf ! Elle au moins, elle va pouvoir tout m'expliquer ! Nous prêtons serments : "Vous jurez et promettez d'examiner avec l'attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre X..., de ne trahir ni les intérêts de l'accusé, ni ceux de la société qui l'accuse; de ne communiquer avec personne jusqu'à votre déclaration; de n'écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous décider d'après les charges et les moyens de la défense, suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l'impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre, et de conserver le secret des délibérations, même après la cessation de vos fonctions", comme les autres je lève ma main droite (c'est laquelle déjà ???) et je dis "je le jure".

 

A partir de là il me semble juste (pour ne pas dire "pro") de ne vous parler de cette affaire que dans ses grandes lignes. Je peux tout de même vous apporter l'éclairage d'une profane qui vient de vivre une journée hors du commun. Pendant toute la matinée j'ai écouté l'histoire de cet homme qui, à la suite de nombreux déboires à fini par rencontrer une jeune femme qui cherchait à vendre son appartement. Elle l'a reçu chez elle, il a été tenté par le contenu de son sac à main qui trônait sur la table du salon pendant que sa propriétaire était aux toilettes. Elle l'attrape la main dans le sac. Pris de panique il la frappe à la tête avec des haltères. Une fois, deux fois, trois fois... 15 impacts fracassent finalement le crane de cette femme qui après avoir appelé à l'aide s'écroule dans une flaque de sang sur son seuil en tentant de s'enfuir. A nous, jurés de juger de la culpabilité de cet homme et de sa peine... A 13h15 le juge clôt la séance pour 3/4 heure de déjeuner. C'est peu. Je vais me sustenter dans une brasserie avec quelques collègues jurés. Nous échangeons nos premières impressions. Au retour, quand dans la salle quelqu'un cri : "La cour" c'est pour nous tous que la salle se lève. Nous reprenons nos places. L'accusé nous raconte, très lentement, comment les faits se sont déroulés. C'est un moment très dense. Jusqu'à l'arrivée du médecin légiste, qui nous fait part de l'état du corps retrouvé 10 jours après le meurtre dans un état de putréfaction avancée, pas un de mes muscles ne tressaillent. Je ne comprends pas comment je peux être à ce point insensible. L'accusé pleure, sa mère essaie de nous attendrir dans un témoignage qui me laisse de glace. 

 

Je prends 7 pages de notes. Je sais reconnaître la comédie quand celle ci veut m'amadouer. Je ne baisse pas le regard quand l'ex femme de l'accusé pleure en tendant les bras vers nous en nous implorant : "je vous en supplie messieurs les jurés..." Le juge, tout comme moi en pensées, rappelle à cette femme que dans la salle il y a aussi la partie civile. Des hommes et des femmes qui ont souffert en écoutant le récit de l'autopsie qu'on a fait de leur sœur, fille ou amie. J'ai pitié pour tous ces pauvres gens à ma droit et à ma gauche. Pourtant je dois juger. Je dois être intransigeante. Un meurtre... Vers 18h30 j'entends le 14è témoins (ou et expert) Nous nageons en plein mélo, le fou rire me guette, ça pleure, ça rit chez les avocats, là bas un homme tremble, il bafouille, il perds son excellente diction, sa belle assurance, il nie certaines de ces anciennes déclarations, des éclaircissements arrivent, le mensonge est révélé. L'accusé pédale dans la choucroute la plus poisseuse... Je tiens le bon bout. C'est un vrai cluedo et, vous n'allez pas me croire... j'adore ça !! J'envie les mimiques et les vannes des avocats, l'élégante façon avec laquelle ils réfutent, défient, confondent... C'est beau ! Je suis épuisée. Une grosse barre au front. J'ai peur de tout mélanger, je m'accroche comme une folle à mes notes... Qu'a dit le capitaine de police déjà ? et la cote D685 c'était quoi déjà ? Ah oui... 7 secondes le coup de fil et là l'accusé se contredit, c'est le 4 janvier qu'il est descendu au Novotel... J'ai une grosse pensée pour Bem qui me racontait parfois ces anciennes "affaires". Les cheveux en bataille, les joues rouges, nous sortons. Il est 19h... Vite une bonne douche, je me sens exaltée par ce moment intense qui m'a toutefois épuisée. Je mange un peu de purée en relisant mes notes. Demain à 9h30 je retourne au Palais. La fin du procès, les délibérations... Un vrai rôle pour le juré n°1 ! Et qu'est ce que je vais faire de ma soirée ? Mais voyons ! Regarder Ally Mac Beal... Pour penser à autre chose :o) 

 

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